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Impuissance et impossible : une boussole pour les métiers de la clinique sociale

  • betinafrattura
  • 28 oct. 2025
  • 3 min de lecture

« A l’heure où tout en moi était un « non » à l’époque, j’avais trouvé le moyen de me dire « oui » à moi-même »

Stefan Zweig dans Le Monde d’hier


Qu’est-ce que c’est ce « soi-même » auquel l’on doit pouvoir dire oui lorsque, dans un

monde où tout va mal, il nous faut -en tant que professionnels- prendre position ?

A quoi doit-on pouvoir dire oui pour que ce « dire oui » ne soit pas simple obéissance,

résignation, soumission... ? Comment porter ce oui à la dignité d’un acte ? Comment, porter

-se faire responsable- de ce dire, oui ? Comment, en définitive, porter une parole, supporter

un dire qui ne soit pas idéosphère1  ?


Au sein des Institutions d’accueil, de soin, comme des institutions éducatives des

professionnels expriment -dans le meilleur des cas- leur sentiment d’impuissance ou,

encore, c’est une certaine colère qui les anime face à des politiques qui les dépossèderaient

chaque année un peu plus de leur responsabilité professionnelle ou qui réduiraient celle-ci à

la simple exécution et mise en place de protocoles ou pratiques plus ou moins protocolisées,

ou encore, last but not least, colère et impuissance face aux découpes budgétaires ayant

des conséquences lourdes sur le type de travail possible pour des professionnels -parfois les

affublant de tâches que ceux-ci ont du mal à considérer en raccord aux idéaux et les valeurs

les ayant fait choisir le métier.


Contre la tristesse, le savoir ? Une joie possible

Lorsque l’on travaille avec l’humain, il y a à considérer l’impossible.

Les métiers travaillant avec ce que j’appellerai la condition humaine sont des métiers de

l’impossible.


L’impossible comme différent et distinct de l’impuissance. L’impossible non pas comme ce

qui pourrait être possible moyennant « encore un effort » (encore une technique, encore un

savoir, encore une méthode). Impossible n’est donc pas à approcher d’une quelconque idée

d’échec ni d’impuissance ni de faiblesse ni d’incapacité ni d’inefficacité ni d’insuffisance.

En signant ce très court article je signe cette conviction que mon expérience me donne : la

tristesse est la marque -l’indice- d’un consentement à la perte du désir ; d’un renoncement

au désir. La tristesse surgit lorsque le savoir devient maître, un savoir qui s’érige en vérité

absolue, un savoir qui écrase la parole et le bien-dire dont chaque professionnel a à

s’autoriser.


Face à cela, la joie est possible lorsque l’on peut travailler à partir d’un trou dans le savoir2 ;


1 C’est Roland Barthez qui crée ce mot pour référer cette façon comme l’être de tout sujet peut être pris dans un régime de pensée qui l’empêche/le prive d’accéder à ce qu’il désire ; lui barrant son accès à son propre désir le sujet est condamné à l’obéissance. Cf. Barthes, R. Le Neutre. Cours au Collège de France (1978), Paris, Seuil ; 2023, p. 205

2 Le Dr. Jacques LACAN introduit cette notion dans son enseignement dans la période ’60-’70. A titre d’exemple je donne ici « L’inconscient, c’est ce savoir qui ne se sait pas lui-même. C’est autour de ce trou que s’organise le discours ». Avec Lacan, ce trou est lié au réel, c’est-à-dire à ce qui échappe au symbolique et au langage.



Un savoir construit par l’expérience de la parole et du langage ; le savoir qui se constitue par

des éclats, par des bouts de savoir. Et qui peut revenir, alors, à en savoir un bout.

Une joie est alors possible ; joie qui n’est ni euphorie ni positivité affective. Mais joie de « ne

pas céder sur son désir » 3 , joie de s’arracher à la jouissance triste du savoir fermé ; une joie

liée à un savoir qui ouvre.

C’est ainsi que le travail de supervision orienté par la psychanalyse peut permettre à

chacun d’élaborer sa propre réponse à la question « Quelle joie trouvons-nous dans ce

qui fait notre travail ? »4


3 Cette formule, centrale dans l’enseignement de Lacan, se trouve, entre autres, dans le Séminaire Livre VII

L’éthique de la psychanalyse où Lacan parle d’Antigone : « Le seul héros véritable est celui qui ne cède pas sur son désir » - Séance du 29.07.1960

Dans la même séance : « (…) la seule chose dont on puisse être coupable (…)c’est d’avoir cédé sur son désir »

4 Jacques LACAN dans « Allocution sur les psychoses de l’enfant », dans Autres Ecrits, Editions Seuil, Paris. P.369

 
 
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