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Risque et prévention II Cheminer vers sa propre étrangeté

  • betinafrattura
  • 4 déc. 2025
  • 5 min de lecture

« Maintiens l’homme dans son application (…) c’est par elle

qu’il devient immense et c’est la seule immensité qu’il

transmet »[1]

 

Une mise en question, une recherche aussi minutieuse que poétique dans notre choix des mots pour nommer le monde nous semble nécessaire.

L’acte de nommer le monde ne peut pas nous être empêché ; prenons gare à ne pas nous en empêcher nous-mêmes.

Ces deux courts paragraphes qui précédent proposent une piste pour penser la raison du titre de cet article. Et de la citation choisie pour l’exergue.

Pour les professionnels exerçant dans le champ sanitaire-social-éducatif, face à la réalité de la clinique rencontrée, un choix se pose de manière plus ou moins tacite quant aux modalités de l’accompagnement et la prise en charge -et il est important de poser la question claire et explicitement- : va-t-on partir d’un préalable dérivé d’une conception standardisée de l’être humain ? Ou bien va-t-on partir des phénomènes que l’on observe et l’on rencontre concrètement ? Volonté de conduire la personne vers un but établit d’avance ? Ou désir de se  rompre à l’élaboration d’un savoir inédit qui permette à chacun de cerner les contours de sa propre étrangeté et sa singulière difficulté à vivre


 

Quid des institutions ?


Tout va vite et souvent très vite autour de nous et de nos métiers. Ainsi, un décalage se produit entre ce qui est attendu de nous et ce que nous sommes prêts à faire et à penser. Le décalage ne fait que se creuser car « ce-qui-est-attendu » avance, évolue, va de l’avant sans s’attarder pour nous attendre.

Au sein des institutions du champ sanitaire-social-éducatif nous pouvons nous trouver perdus ; ou noyés, car il faut agir, faire, être réactifs voire proactifs, faire preuve d’autonomie, d’adaptabilité, de créativité, et, à la mesure de chaque place occupée, assurer aussi du leadership.  Ainsi, le temps pour prendre position et se penser dans cet acte-là (notre prise de position constitue un acte) nous est souvent infime.

C’est pour cela que la prise de position, si elle se fait parfois dans l’urgence ne peut pas être résultat de précipitation ; elle se prépare, dans l’application, dans la rigueur misée sur notre formation. Au quotidien. [Voilà pour notre exergue]

Prendre position, cela appelle une éthique. Cela nous regarde. Cela regarde chacun. Quiconque -au sein d’une institution-soit en fonction d’accueil, d’écoute, d’accompagnement auprès de personnes en souffrance -ce que l’on nomme parfois par l’euphémisme « en grande difficulté »)  est appelé à pouvoir répondre (se faire responsable) de sa position. Cela contribue, entre autres, à se préserver de ladite « usure professionnelle ».

Et cela contribue à élever à sa dignité la spécificité de la condition humaine. Car devant les personnes que nous rencontrons dans les divers lieux d’accueil, écoute et hébergement, nous constatons la diversité de manières singulières pour faire avec les enjeux auxquels chacun est confronté dans sa propre existence.   Au point que l’on pourrait « avoir du mal » à (se) reconnaitre dans certains modes de vie du fait de la souffrance qu’ils impliquent, étant donné la marginalisation, l’étrangeté ou le danger qu’ils comportent.

Dans ce même fil, nous avons à mettre au travail la question quant à la fonction et à la raison d’exister d’une institution, ce qui la cause[2] : il existe des phénomènes cliniques qui rendent la vie ordinaire insupportable, voire impossible pour certains sujets[3]. C’est bien cela qui explique la nécessité sociale de l’institution d’accueil et il est nécessaire d’élaborer une modalité de pratique institutionnelle pouvant répondre à cet enjeu.


Quid de la position du professionnel ?


De mon travail auprès de professionnels travaillant au sein des structures et institutions du soin, d’accueil, d’écoute, lieux d’accompagnement mais aussi institutions de l’éducatif, je peux poser ce premier constat :  des professionnels expriment leur sentiment de décalage entre ce que tel ou telle personne dont ils ont la charge leur renvoie comme réalité concrète -d’une part- et ce qui est attendu du professionnel selon sa fiche de poste ou son référentiel métier mais aussi selon les procédures et protocoles internes. Ce décalage est vécu, et pour cause, comme douloureux. « ça ne va pas », « ça ne marche pas », « ça ne correspond pas ». En effet, quelque chose échappe et reste opaque. Par exemple : malgré la mise à disposition de tous les outils et protocoles pour la réinsertion scolaire ou professionnel, pour la mise sous protection d’une personne en situation de danger, pour un accompagnement vers la mise en place d’un projet personnalisé etc. ça rate, ça échoue ; quelque chose reste se refuse à consentir à l’accompagnement, voire à toute idée d’ »aller mieux » ; le professionnel a le sentiment que la personne « n’y est pas », ou, encore, qu’elle « met en échec », etc.


Nous pouvons entretenir -sans désespoir, sans acharnement mais avec clairvoyance à condition qu’elle soit rigoureuse dans ses fondements- la plus grande méfiance envers les discours qui promettent guérir l’Homme de la douleur et de la souffrance et de le réintégrer dans la vie sociale « sans ruptures de parcours ».

Orienter notre travail à partir de ce réel qui échappe sans cesse, prendre sérieusement en compte cet impossible-là, signifie retourner l’équation : mettre d’abord une réalité clinique -impossible à supporter par la personne et pour son entourage- qui est le sceau même de la condition humaine[4] et, ensuite, venant répondre à ce réel-là, une pratique institutionnelle qui tient compte de ce point d’impossible.


Il est question de penser le lien, de revenir sur la conceptualisation même de ce terme « le lien «. Il est question, aussi, de réinterroger la fonction du langage et de la parole. Il est question aussi de poser une question tout aussi fondamentale comme « à quoi sert un corps ? »

C’est en déployant la pensé dans le champ ouvert par ces questions cardinales qu’une pratique peut, enfin, devenir un enjeu éthique dont il est possible de répondre par la joie.

Une joie qui n’est ni divertissement ni allégresse ni positivité de la pensée ni attitude d’optimisme. Mais la joie qui nous revient d’avoir saisi notre tâche face à l’accompagnement des enjeux propres à la condition humaine. Loin de toute idée d’harmonie. Loin des idéaux qui écrasent et passent sous un silence douloureux -voire féroce- la singularité des questions existentielles que chacun est amené à se poser

Ainsi, la « posture professionnel » se clarifie et la fiche métier trouve sa façon vivante et vivable d’être suivie ; et ce, sans faire l’impasse sur la singularité de l’usager ni sur la singularité du professionnel.

Se former à cette pratique c’est aussi prendre le risque de cheminer vers sa propre étrangeté.

 


 

 


[1] Albert CAMUS cite ainsi Brice PARAIN dans un article que lui est consacré dans « Sur une philosophie de l’expression ». Camus évoque et cite ici l’Essai sur la misère humaine. Cf Essais, Bibliothèque de la Pléiade, t.II, pp. 1671-1682

[2] Cf Alfredo ZENONI dans « L’Autre pratique clinique » - Editions érès

[3] Cf Alfredo ZENONI dans « L’Autre pratique clinique » - page 18 :

La réalité clinique de certains sujets nécessite -voire exige-la réponse d’une pratique sociale et institutionnelle et ce de par la modalité de la souffrance qui fait retour pour ces sujets dans le corps et dans l’agir : passage à l’acte suicidaire ou dangereux, automutilation, agression ; mais aussi errance, immobilité catatonique, stupeur mélancolique, perte de tout intérêt, absence de tout projet, usage ravageant de drogues ou alcool.

[4] Cf Alfredo ZENONI dans Revue Quarto n° 140 ? pp 89-94

 
 
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