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Risque et Prévention I Ça rate

  • betinafrattura
  • 4 déc. 2025
  • 4 min de lecture

« […] le bonheur […] est devenu […] un facteur de la politique »[1]

 

« Les psychologues, les psychothérapeutes, les psychiatres, tous les travailleurs de la santé mentale -c’est à la base et à la dure, qu’ils se coltinent toute la misère du monde […] Se coltiner la misère, c’est entrer dans le discours qui la conditionne, ne serait-ce qu’au titre d’y protester »[2]

 

 

Risque et prévention sont deux termes devenus inséparables et ayant une présence forte -voire massive- dans le champ sanitaire-social-éducatif.

 

Est-ce que se sont des termes qui s’accordent point par point avec la réalité concrète rencontrée par les professionnels ? Est-ce que ce sont les termes qui nous servent le mieux pour désigner le plus rigoureusement possible ce que nous rencontrons dans notre travail auprès de tel enfant, tel adolescent, tel adulte ?  Est-ce que nous ne serions pas tombés dans le travers de mélanger deux champs, deux dimensions différentes et même difficilement conciliables ? A savoir la dimension de la politique du marché, politique de la santé publique et de la gestion des populations -d’une part- et, -d’autre part- la dimension du sujet, la dimension de la vie psychique telle qu’elle est vécue, dans une intimité et une étrangeté la rendant difficile à communiquer ?

 

En tant que professionnels travaillant au sein des institutions nous ne pouvons et surtout ne devons pas occuper les deux places -celle depuis laquelle l’on gère des populations et celle depuis laquelle nous rencontrons, concrètement, Ce-Sujet-là Qui nous parle.

 Par conséquent nous ne pouvons pas parler la langue du marché (même lorsqu’il s’agit du marché de ladite santé mentale). Nous avons, chacun, chacune à fonder notre propre rhétorique.[3]

 

Il serait indéniablement insensé de se prononcer contre l’idée de prévention. De même, je ne me prononcerai, certainement pas, contre l’idée de l’établissement de mesures pour la prévention du risque[4].

Mais dans mon effort permanent pour habiter la langue que je parle, dans l’effort éthique permanent de pouvoir assumer, porter, et supporter les conséquences de mon dire, je suis tenue de répondre (me faire responsable) de ce que je dis lorsque je dis « prévention » et « risque » dans le champ de mon travail. Car je ne dis pas tout à fait la même chose que l’homme politique ou le gestionnaire lorsque -moi, du lieu où je parle- j’emploie ces mots.

 

Les réunions de supervision et d’analyse de pratiques sont, parfois, sollicitées ou attendues en tant que l’une des mesures à mettre en place pour la prévention du risque ou, tout du moins, comme une pratique permettant de prévenir l’épuisement professionnel.

 

Je propose de penser cela dans une autre logique : s’engager dans la supervision et l’analyse de pratiques constitue un pari et donc un risque calculé -qui ne supprime pas totalement l’incertitude. Dans un article précédent j’abordais déjà la supervision et l’ analyse de pratiques en termes de consentement et de risque[5] : « Pour les professionnels, s’engager dans le travail de la supervision et l’analyse de pratiques, consentir au risque du savoir peut alors permettre cette traversée qui mène chacun à pouvoir porter une parole issue, enfin, de son propre rapport au savoir nouveau, construit au plus près du plus concret de son expérience auprès des personnes accompagnées (en soin, écoute, accueil, hébergement, selon) »

 

Educateur, psychologue, éducateur spécialisé, travailleur social, infirmier, psychiatre, enseignant, magistrat -et tout métier de l’humain- nous avons affaire à un impossible au cœur même de notre action ; à l’impossible qui gît au cœur même de l’être humain ; à un « ça ne va pas » irrésorbable.

 Et cela, loin de nous mener vers une apologie de l’échec nous permet d’ouvrir un champ du possible : faire un-possible à partir de la prise au sérieux de l’impossible contre lequel toutes les bonnes intentions[6] viennent se cogner une par une laissant le professionnel aux prises à l’impuissance, l’ennui, la colère, l’angoisse, le sentiment d’échec.

Oui, ça rate. Et il n’y a que ça. « Il n’y a que des différentes façons de rater, dont certaines satisfont plus que d’autres (…) C’est la condition pour qu’on tienne le coup dans le discours de la civilisation hypermoderne ».[7]

 

Dans notre rencontre avec enfants, adolescents, adultes en souffrance, en difficulté, c’est en nous servant de cette boussole-là, celle qui nous permet de nous orienter du ratage et de l’impossible que nous pouvons réinterroger et repenser la question du risque, de la protection et de la prévention.

 

 Ainsi, nous rompre au travail de nommer le monde en dehors des idéosphères[8], nous engager dans un effort de nomination poétique (et non naïve) du monde et de la souffrance des Hommes c’est une façon, c’est ma façon, d’être protégé, et de prévenir tout risque d’être séduits et écrasés par le discours du  ça marche.

 

… « Vingt fois sur le métier remettez votre ouvrage[9] »

 


[1] Jacques LACAN dans le Séminaire L’Envers de la psychanalyse, p 84

[2] Jacques LACAN, dans Télévision. Ici lien vers la version complète. Le point en question se trouve dans la Question 16 : http://staferla.free.fr/Lacan/Television.pdf

[3] Voici un poème de Francis Ponge, poète, écrivain :  en vidéo, lecture audio https://youtu.be/-T7im-BIN8g 

En version écrite, à lire vous-même : https://www.wikipoemes.com/poemes/francis-ponge/rhetorique.php

[4] Exemples -parmi d’autres- d’une façon analytique de mettre en œuvre la prévention :

-          Les LAEP inspirés de La Maison Verte (crée par Françoise Dolto)

Les Conversations avec les enfants et adolescents au sein des écoles, proposées et mises en place par le CIEN (Centre inter-disciplinaire sur l’Enfant)

[5] Cf dans ce Blog l’article du 28 octobre 2025 : « Supervision et analyse de pratiques d’orientation psychanalytique : un réel dispositif de formation et un abord éthique et politique incontournable pour les professionnels du champ social »

[6] …dont l’enfer est pavé

« L’enfer est pavé de bonnes intentions ». Via ad infernum bonis desideriis strata est.

[7] Jacques-Alain MILLER dans Une fantaisie, dans Revue Mental n°15 pp 9-27. Ou accessible ici : https://congresamp.com/fr/blog/une-fantaisie/

[8] Cf l’article, dans ce Blog « Impuissance et impossible, une boussole pour les métiers de la clinique sociale » 

[9]  Nicolas BOILEAU, L’Art poétique (1674)

 

 
 
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